Welcome To Hell

 

La ville d'Hambourg au nord de l'Allemagne a accueilli le sommet du G20 les 7 et 8 Juillet 2017. Si les dernières éditions de la réunion des chefs d'Etats les plus puissants de la planète n'avaient pas rencontré une opposition très franche ces dernières années, cette édition aura été marquée par une contestation massive. La réaction protestataire a mobilisé aussi bien les opposants locaux, que des manifestants altermondialistes, écologistes ou anarchistes du monde entier. J'écris ici l'expérience personnelle et subjective du contre-sommet d'un photojournaliste.

 

 

J'arrive à l'aéroport Hambourg le 5 juillet en début d'après-midi après avoir décollé dans la mâtiné de l'aéroport de Lyon Saint Saint-Exupéry. A peine l'avion atterrit dans le petit aéroport de Hambourg, que s'offre aux visiteurs une prémisse au goût politique de l'événement se déroulant dans la ville. Sur le tarmac les drapeaux des différents pays membres du G20 sont disposés devant un tapis rouge préparant la réception des dirigeants les plus influents du monde. Les blindés de la police allemande circulent au milieu des avions et me laissent entrevoir le dispositif policier prévu.

 

Pourtant une fois passé les portes de l'aéroport rien n'indique que la ville va recevoir pendant deux jours le gratin politique mondial. Les policiers patrouillant dans la rue, moins nombreux qu'en France malgré l'état d'urgence, ont le sourire aux lèvres. Ici, il semble que le risque terroriste ne se confonde pas avec la politique intérieure.

 

 

Le temps de rejoindre l'appartement loué pour l'occasion, de poser les affaires, que je suis déjà en route pour la manifestation « festive » prévu ce soir-là. Direction le port de la ville, qui deviendra le point de repère des manifestations de ces prochains jours. A mon arrivée, le temps de traverser la ville pour prendre mes marques, quelques milliers de personnes sont déjà réunies derrière les camions qui crachent du son au milieu de la foule. L'ambiance est festive, quelques fusées sont tirées des toits des squats qui longent la Sankt Pauli Fischmark lorsque le cortège s'élance. Pendant quelques heures, des milliers de personnes vont danser dans les rues de la ville : une visite guidée des différents lieux qui vont s'animer ces prochains jours. J'abandonne le cortège après plus de deux heures de marche doevant le Rote Flora, célèbre squat de la ville, et retourne à l'appartement pour envoyer mes premières photos.

 

 

Après quelques heurs de sommeil, retour en ville. Calme plat. Le doute commence à s'installer après plusieurs heures d’errance : et si l'enfer promit par les manifestants n'était pas au rendez-vous ? En fin d'après-midi, retour au port de la ville pour la « Welcome To Hell », manifestation d'ouverture du contre-sommet. Les interventions s’enchaînent sous un soleil de plomb à mesure que les manifestants arrivent sur la place. Le nombre de policiers mobilisés s’accroît d'heure en heure. Le temps de s'installer sur le pont qui surplombe la route d’où va partir le cortège, les milliers de policiers de différentes unités commencent à se mettre en place. Le petit pont est investi par des dizaines de journalistes quand les autonomes descendent des squats, traversent le pont et se placent en tête de cortège. Un bloc impressionnant se forme alors en quelques minutes de centaines, peut être milliers, d'anarchistes. En Allemagne, se masquer le visage pour manifester n'est pas légal. La police prévient le cortège qu'ils ne pourront pas partir tant que les manifestants seront cagoulés. Les négociations n'y feront rien et la police préfère charger et éclater le groupe de tête. Une charge violente disperse les milliers de personnes, les autonomes tentent de fuir par l'allée piétonne surélevée d'où se trouvent les forces de l'ordre, mais la police est plus rapide. Je descends du pont et m'engage dans la foule. Des dizaines de blessés sont déjà à compter parmi les manifestants, les secours sont débordés et les premières arrestations ont lieu. Les canons à eau entrent eux aussi en scène et évacuent la foule en quelques minutes qui réinvestit les lieux tout aussi rapidement. A la suite des éclatements, différents cortèges se reforment à plusieurs endroits de la ville. Au bout d'une heure et demie la manifestation initiale peut partir du marché au poisson et rejoindre les autres rassemblements pour ne former qu'un grand cortège uni. La manifestation s'est déroulée sans problème pendant une bonne partie de la nuit : l'attaque de la police au tout début du rassemblement ayant temporairement calmé les esprits. Arrivés au croisement d'Altonaerstrasse au milieu de la nuit, les manifestants font marche arrière et rejoignent le Rote Flora. D'un coup, les premières barricades sont enflammées devant le squat et les émeutes reprennent. Les violentes charges se succèdent dans le quartier et les courses-poursuites dureront des heures aux portes de la zone rouge, zone la plus sécurisée de la ville pendant le sommet. Je rentre pour envoyer mes photos alors que les affrontements continuent. Ma journée ne s'achèvera pas avant 5h du matin le temps de passer en revue mes clichés. J'ai ma dose et le lendemain s'annonce tout aussi rock'n roll.

 

 

Dès 8 heures, je me lève au rythme des Tweets des médias allemands. Je sais pars ailleurs que plusieurs actions sont prévues pour tenter de rentrer sur la zone rouge. Peu d'infos me parviennent. J'apprends que dans la nuit, une concession Porsche a brûlé au nord de la ville. Des images d'un black bloc de plusieurs centaines de personnes commencent à être partagées par des riverains sur les réseaux sociaux, et aussi vite diffusées en masse par les médias.

 

Après un tour de la zone rouge à la recherche des différents points de conflit matinaux, j'arrive sur le port d'Hambourg au croisement de la manifestation des étudiants. Les jeunes sont peu nombreux en début d'après-midi et les manifestants, épuisés de la veille restent calmes. Le calme s'installe, et j'en profite pour goûter la bière allemande au Pils-Börse jusqu'aux prochains affrontements.

 

Il est un peu moins de 17 heures, et la plupart des personnes qui ont passé la nuit dans la rue émergent. Des nouveaux cortèges se forment et m'entraînent de nouveau sur le port de la ville où la police nous attend. Un bras de fer musclé s'installe entre les canons à eau des forces de l'ordre et les barricades. Les esprits se calment après deux heures de conflit. Tout le monde s'accorde un court moment de répit.

 

Mais au contre-sommet, le calme est de courte durée ! Les manifestants les plus motivés reprennent leur labeur et forment une barricade près du stade de Sankt Pauli. Fais du hasard, c'est par cet endroit qu'une délégation du G20 décide de passer. Les limousines du cortège officiel sont entourées par les militants de l'opposition et immobilisées par des blocs de béton. La scène est loufoque, et contrairement à ce qu'on aurait pu imaginer, aucun geste de violence ne viendra déranger le convoi. La police disperse la foule et dégage les blocs pour libérer les voitures. Les canons à eau refont leur entrée et le duel entre police et manifestant reprend dans une escalade de violence.

 

Sur BudapesterSrasse, les affrontements prennent la forme de courses poursuites entre les policiers anti-émeutes et les manifestants. La vitesse et la durée des charges de police ont eu raison de mon endurance, et j'ai malgré moi fait l'expérience d'une collision à pleine vitesse du maintien de l'ordre à l'allemande. C'est par terre, en me tenant les côtes que j'assiste à la fin de la charge policière. J'essaye de garder la face et je me relève péniblement sous le regard des passants allemands. Je reprends mes esprits en rejoignant la place NeuerPferdemarkt où la foule s'est apaisée. La police reprend passivement son souffle sous les derniers projectiles.

 

 

En début de soirée les forces de l'ordre perdent patience et, bien décidées d'en finir pour la journée, lancent une offensive. Du côté des manifestants les pavés pleuvent et les barricades s'enflamment. Des barrières, des vélos et même les échafaudages d'un immeuble servent de matières premières pour barrer la route à la police. Je m'engouffre au milieu du black bloc pour profiter de l'ambiance de l'intérieur. A l'angle de Schulterblatt et Lerchenstrasse, les pavés de la rue sont entassés et laissés en libre-service pour qui veut tenter un tir. Au bout de la rue un chantier est pillé par une centaine de manifestants. Les émeutiers se servent de leurs trouvailles pour faire barrière à la police. Le quartier est en ébullition. Pendant quelques heures, le quartier est une zone hors du temps et des règles étatiques. La police perd ses marques et l'autorité ne fait plus d'échos.

 

Mais comme toutes les bonnes choses ont une fin, la police se creuse une brèche aux moyens d'un blindé et d'un canon à eau. Les militants déstabilisés sont contraints de reculer. Le bras de fer continue mais je dois m'éclipser pour recharger mes batteries et traiter mes photos. Les nouvelles de la rue me parviennent : les magasins ont étés pillés jusqu'à ce que les unités spéciales de la police interviennent, fusil d'assaut en main pour mettre un terme une bonne foi pour toute aux émeutes de la journée. J'assiste de loin à la manifestation qui se meurt, et je comprend que la charge de l'après-midi va laisser à mes côtes un souvenir douloureux pour plusieurs semaines.

 

La grande manifestation internationale a lieu le jour suivant dans une grande partie de la ville. Ces trois jours ont puisé toute mon énergie. La fatigue se fait ressentir aussi du côté des manifestants qui défileront dans le calme, les émeutiers de la veille ont laissé place au pacifisme bon enfant des associations et des mouvements citoyens. Cette marche plus fédératrice a réuni 100 000 personnes dans la ville historique allemande.